Chaque enfant a 2 parents qui ont les mêmes droits et les mêmes responsabilités
- de lui offrir les meilleures conditions de vie,
- de lui donner son affection,
- de lui apporter aide et protection,
- de lui donner une éducation,
- de favoriser l’épanouissement de sa personnalité,
- de lui transmettre ses valeurs.

A la découverte du père

Le texte qui suit est extrait du livre "Quand les hommes parlent…" (Le Souffle d’Or) que j’ai écrit à partir du témoignages de participants à des groupes de parole d’hommes. Les participants évoquent ici le processus par lequel, impulsés par le groupe, ils ont essayé de rétablir une communication avec un père peu ou mal connu.

le 8 novembre 2003

Pendant quarante ans, Gilles n’a rien su de son père, ou si peu. Celui-ci est mort accidentellement, lors d’un voyage en Corse où il passait des vacances, alors que le petit Gilles n’avait que cinq ans. Sa mère, au début, n’a pas pu dire la réalité à ses deux fils, préférant leur parler de maladie. Mais même après la révélation de la vérité, l’envie des deux garçons d’en savoir plus ne sera jamais satisfaite : toute la famille occulte ce souvenir trop douloureux. Dès qu’il est évoqué, ce sont des scènes de larmes, et on ne répond pas à leurs questions. Ils apprennent à ne plus en poser. Gilles grandit dans un manque qu’il ne sent même pas, tant il l’a enfoui. Il n’a que deux ou trois bribes de souvenirs, mais il n’en veut pas plus. Il faudra beaucoup de temps pour que sa vision change. Dans le groupe, trois années passent. Peu à peu, il découvre combien la place accordée à l’image du père - même s’il n’est plus - peut être déterminante dans la vie d’un homme. Le quarantième anniversaire du décès arrive. C’est le déclic : il décide de mener une véritable enquête afin de cerner, enfin, qui était le sien. Il se munit d’un magnétophone, il interroge sa mère, ses proches, contacte les amis de la famille. Et rage de ne pas s’être décidé plus tôt, car certains sont morts les années précédentes. Il est exigeant : il veut savoir vraiment comment il était - et non pas qu’on lui fasse plaisir. Il fait aussi le voyage en Corse, où il retrouve des témoins de l’accident - et, après une recherche difficile, le lieu précis de celui-ci. Il dit à propos de ce moment : « J’ai pu toucher sa mort, qu’on m’avait volée ». Sur le bateau qui le ramène, il éprouve une sensation de guérison, de légèreté. Il poursuit son enquête. Les témoignages concordent : il en ressort le portrait d’un homme responsable, énergique - mais aussi capable de tendresse et de fantaisie. Bonne nouvelle - mais quel dommage de n’avoir pu profiter de telles qualités ! Quelques mois plus tard, le groupe choisit pour une séance la "Lettre au père", dans la formule spontanée. Voici ce qu’il écrit :

Mon papa chéri,

Comme je suis content d’avoir renoué avec toi ! Ma vie a pris un sacré tournant depuis que j’ai entamé cette quête de toi il y a six mois, et ce tournant s’est étonnamment accentué depuis ce périple en Corse. Que s’est-il donc passé ? Déjà je savais que le fait de te découvrir peu à peu
- grâce à mon enquête au long cours - t’a donné corps dans mon esprit : j’ai eu enfin un père et j’ai adoré ses qualités, cela m’a fait chaud au cœur et m’a révélé ce que tu m’avais transmis : je me suis reconnu en toi, cela a renforcé le lien entre nous. Simultanément à tout ce processus, la douleur du manque s’amplifiait - forcément - ce n’était plus une douleur par l’absence d’un père idéal, c’est la douleur d’un père réel qui m’a beaucoup manqué. Mais cette douleur est stimulante, elle stimule mon énergie de vie ; si bien que mon état dépressif, latent depuis longtemps, s’est évanoui comme par magie. Maintenant je peux penser à toi, regarder tes photos et les traces de ta vie, je peux te parler… et ça me fait du bien, j’existe. Alors je vivrai aussi par toi, pour te continuer, consciemment, et j’espère que je me dirai un jour : « Papa serait fier de moi ». Je t’aime et te remercie d’être mon père.

Jean-Christophe, stimulé par les échanges du groupe, décide assez rapidement d’agir pour se rapprocher de son père. Il lui écrit quelques mots brefs pour lui exprimer son envie. Une fête est organisée pour les quarante ans de mariage de ses parents : c’est une réussite. Le lendemain, son père lui dit : « J’ai bien reçu tes lettres, elles sont sur ma table de nuit, je les relis régulièrement. Elles m’ont fait beaucoup pleurer, mais je ne sais pas quoi te répondre, je ne sais pas écrire comme tu le fais ». Ainsi s’installe entre eux un début de détente. Jean-Christophe le prend dans ses bras et l’embrasse un peu plus souvent. Mais les rapports restent difficiles : son père a retenu ses émotions pendant des décennies, et elles ressortent parfois sous une forme agressive.

Scénario analogue pour Hervé. Dans l’élan du début du groupe, qui concorde avec un passage difficile dans son couple, il réalise qu’il a envie, et qu’il est capable de parler à son père seul à seul - alors qu’il ne l’a jamais fait jusque là qu’en présence de sa mère. Il lui téléphone, passe le prendre - sous les yeux de sa mère qui fronce les sourcils - et l’emmène en voiture dans la campagne. Ils s’installent sous un gros arbre.

"Je me suis mis à pleurer, je lui ai dit que ça n’allait vraiment pas, que j’avais besoin de lui et qu’il me prenne dans ses bras. Il l’a fait. Ensuite, il m’a dit : « Moi, mon père ne m’a jamais touché, je ne sais pas faire ». J’ai essayé de ne pas le placer dans la position du père qui conseille. Je lui ai dit : « Tu n’es pas là, tu me manques ». Je lui ai parlé de ce que j’avais admiré en lui étant petit, par exemple son expédition au Cap Nord en vélo. Il m’a demandé ce qu’il pouvait faire pour moi. Je lui ai répondu : « Ecris-moi une lettre ». Je l’ai ramené. Il m’a pris par les épaules pour me dire au revoir."

Depuis Hervé a du mal à trouver le contact juste. Parfois, son père lui pose la main sur l’épaule, et a des attentions pour lui, de manière un peu maladroite. Sur la lettre, Hervé l’a relancé plusieurs fois. Il lui a dit  : « J’ai essayé, mais c’est dur, je n’y arrive pas ». Pour Hervé, c’est une première étape vers d’autres échanges potentiels.

Comme cela a été raconté antérieurement, l’envoi de la "Lettre au père", même s’il n’a pas été suivi d’une réponse, a libéré Michel et modifié la relation avec son père. Il dit aujourd’hui que la Lettre lui sert « tous les jours », en tous cas chaque fois qu’il l’appelle. Michel, installé à Lyon, rencontre peu son père qui est resté dans les Ardennes. Mais lorsqu’il le voit, cela se passe mieux qu’avant. Il lui est arrivé de le prendre dans ses bras, ce qui est difficile, tant celui-ci reste raide ! Il arrive désormais à échanger avec lui, indirectement, sur les moments importants de sa vie, à lui parler avec affection, à l’écouter et à entendre ce qui est derrière ses propos habituels. Il n’a pas forcément envie de l’« aimer », mais du moins d’être en paix avec lui.

Après l’exercice "L’objet du père" , réalisé autour d’une poubelle, et une évolution étalée sur plusieurs mois, Claude a éprouvé l’envie de se rapprocher de son père :

"Il y a eu un déclic. Je lui ai écrit, en lui exprimant que je le reconnaissais, que je reconnaissais ses valeurs, la simplicité, la droiture. Si j’étais devenu ingénieur, c’est aussi qu’il m’avait épaulé. Ensuite je lui ai demandé de me raconter son histoire avec ma mère, ce qui s’est passé avant que je naisse. Habituellement, il avait du mal à écrire trois lignes. Mais cette fois il a écrit une dizaine de pages, me révélant des choses que je ne connaissais pas sur son propre père, en particulier l’alcoolisme. Un gros effort pour lui, que j’ai entendu comme le « Je t’aime » qu’il n’a jamais pu dire. Cela a provoqué un rapprochement. Nous avons eu des temps d’échanges. Pas des échanges profonds, plutôt de la complicité, pendant les vacances, autour du bricolage ou de la belote. Je voyais bien que comme moi, il avait du mal à accéder à ses ressentis. Mais pour lui la barrière est demeurée jusqu’à sa mort, il y a cinq ans. J’ai la sensation que nous sommes allés aussi loin que possible, lui avec ce qu’il était, moi avec ce que j’étais."

Enfin, la réconciliation a souvent lieu dans la proximité de la mort. Si aucun rapprochement n’est intervenu jusque là, elle peut être le moment favorable, peut-être le seul qui se soit jamais présenté, comme cela a été le cas pour Jacques.

Jacques, la réconciliation ultime

La relation de Jacques avec son père a toujours été extrêmement conflictuelle. La dépréciation, les coups, le spectacle de l’humiliation de la mère - voilà ce à quoi il a été confronté, durant sa jeunesse. Ce qui l’a conduit à lancer un jour à son père : « J’ai honte de porter ton nom ! » Après ses études et le service militaire, à vingt-quatre ans, il quitte le carcan familial et va travailler à l’étranger. Dès lors, et pendant vingt ans, il réduit les contacts au minimum, même après s’être réinstallé en France. Des passages dans la maison familiale, une fois par an, pour Noël, qui se terminent mal. L’atmosphère n’a pas changé, Jacques ne supporte pas, et c’est le conflit. Même si la présence de sa fille éclaire quelques moments. Le père contracte une leucémie : cela l’affaiblit, égratigne un peu son image de toute-puissance, mais ne change pas fondamentalement la relation. D’autant plus qu’il n’est pas en danger, car soutenu par des transfusions régulières. Lorsqu’il entre dans le groupe Paris Saint-Maur, à quarante et un ans, Jacques est tout à fait conscient de l’ampleur de son déficit affectif, et de la souffrance que cela lui occasionne. Mais ce n’est pas sa motivation première. Il est surtout préoccupé de la dégradation de ses rapports avec la compagne dont il partage la vie depuis seize ans. Il parle de son père, bien sûr, mais de manière très critique. Il ne participe pas à l’exercice "L’objet du père". A l’écoute du groupe, la nécessité de sortir du ressentiment et de la souffrance qu’il occasionne lui apparaît - mais surtout sur un plan théorique. Quand nous avons un premier entretien ensemble, en 1997, après quatre ans de groupe, son propos est nuancé : il évoque la maladie de son père, et se dit conscient du fait qu’il a sûrement eu, lui aussi, une histoire difficile. Mais il a encore bien vivantes à l’esprit toutes les blessures infligées. Et il attend toujours de lui, en éternel adolescent - mais sans trop y croire - ce fameux message sur le sens de la vie auquel il a tant aspiré. En 1998, tout bascule. En allant chercher un médicament, son père fait une chute grave, et est hospitalisé à Nantes. Jacques apprend la nouvelle à Bordeaux, juste à la descente de l’avion qui le ramène… d’Amsterdam. Il hésite, donne quelques coups de fil à des amis proches qui lui disent : « Vas-y ! ». Un nouveau vol et il arrive sur place, accueilli par ses deux frères, auxquels il annonce, sur un ton qui ne souffre pas de réplique : « Je veux voir mon père, seul ! » :

"Le lendemain, je suis venu à l’hôpital. La chambre était vide. Une infirmière m’a dit qu’il était à un examen, qu’il n’en avait pas pour longtemps. Je suis entré dans son espace. Un médecin est arrivé, pas rasé  ; il s’est excusé de son état, en m’expliquant qu’il avait été de garde toute la nuit. Cela m’a paru étrange : ça n’avait aucune importance pour moi. Je n’étais préoccupé que par l’état de santé de mon père. Il m’a laissé entendre qu’il n’y avait aucun espoir. L’attente me faisait du bien. Il est arrivé poussé par un infirmier. En passant le seuil, il m’a reconnu, il a eu un moment d’émotion : « Tu as pu venir ! »."

Et là s’inverse la logique de toute une vie :

"Il s’est glissé dans le lit. Il était très faible, il était lesté de son autorité. Lentement, longuement, j’ai pris sa main entre mes mains… et c’était moi l’adulte, c’était moi qui pouvais l’aider. Je n’étais plus celui qui vient demander des explications sur le manque affectif."

Les jours qui suivent, et contre l’attente des médecins, le malade retrouve quelques forces. Suffisamment pour obtenir d’être transféré dans une maison de convalescence près de chez lui. Pour Noël, la famille l’entoure. C’est, entre le père et le fils, l’occasion de contacts téléphoniques fréquents, avec des conversations - enfin - ordinaires. En effet, ils arrivent à parler de choses et d’autres, et Jacques peut prononcer le mot Papa sans nœuds dans la gorge ! Six mois passent. Puis c’est la fin.

"Il est parti le jour de la Fête des pères. Je l’ai appris en toute sérénité. J’étais à Notre Dame du Lot. Je suis allé aux funérailles avec ma fille. J’ai aimé conduire sa voiture. Il est dans un adorable petit cimetière qui domine la vallée de Champagne. Je sais qu’il est parti en paix, et moi j’étais en paix, très en paix."

Mon deuxième entretien avec Jacques a lieu en 2000. Je prends la mesure du changement, en l’écoutant évoquer son père, d’une manière bien différente…

"Toute mon histoire était imprégnée du conflit avec lui. J’ai eu beaucoup de conflits avec des hommes et toute ma vie j’ai cherché à me réinventer une famille, avec des pères, des mères, des frères. La participation au groupe m’a donné la disponibilité, d’une part d’aller vers lui, d’autre part de lui prendre la main à l’hôpital. Maintenant je suis à l’aise dans ma relation aux hommes : je n’en ai plus peur, et je ne leur demande plus d’affection à la manière d’un enfant. Je suis adulte."

Jacques, hors de tout cadre d’exercice, a écrit à son tour sa "Lettre au père". Elle se termine par ces mots :

Au revoir Papa

Si je n’évoque aucune zone d’ombre, c’est le choix de l’Homme que je suis devenu.

P.S. J’ai emporté avec moi ton blaireau et ton rasoir.

Ton fils Jacques.

PS :

Par : Patrick Guillot  wanadoo.fr>

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