Cette surprenante provocation à la réflexion nous viens de Benoit Bastard dans un article de Sciences-Humaines : Controverses autour de la coparentalité
Mais comment peut on traiter de paradoxal le principe de coparentalité qui dit que ’ les enfants ont généralement deux parents sur lesquels ils doivent pouvoir compter sur tous les plans’ ? Une part importante de la réponse se trouve certainement dans la lecture d’autres articles du même auteur.
Il est chercheur du Centre de Sociologie des organisations, Laboratoire de Sciences-Po associé au CNRS et son axe de recherche est "Nouvelles formes d’intervention publique dans la sphère privée". [1]
Dans le champ de la famille, ses travaux portent sur les ajustements et les interventions professionnelles qui interviennent à l’occasion des ruptures familiales. Que font les juges, les avocats et les médiateurs ? Ces questions sont évoquées dans Les Démarieurs (La Découverte, 2002), qui présente une synthèse des stratégies des professions sur le "marché" du divorce.
Il est déjà clair que si Benoit Bastard s’intéresse comme nous à la question de la parentalité, son point de vue, sa position sur la question, est à l’opposé du nôtre. Il est un chercheur qui s’intéresse aux interventions des professionnels dans la sphère privée, alors que nous sommes les parents qui sommes confrontés à l’intervention pas toujours pertinente de ces professionnels dans nos vies !
Le divorce est un "marché" et Benoît Bastard en est un de ces heureux professionnels (directeur de recherche au CNRS est une position enviable) avec les autres qu’il étudie. Qui d’autre qu’un professionnel du divorce pourrait-il donc s’interroger sur le coté "paradoxal" de l’évidence que lorsqu’on devient parent, c’est pour la vie (on divorce de son conjoint, pas de son enfant) et que l’enfant doit pouvoir compter sur ses deux parents et sur tous les plans.
Nous découvrons, béats, à quel point ce chercheur perçoit les réalités d’une façon différente que ce que notre expérience nous a hélas appris : " Le juge est en retrait en cas d’accord entre les parties. Il s’engage activement dans la recherche du concensus lorsque celui-ci fait défaut." est une citation de son livre « Juge dominant ou juge démuni ? » [2]. S’il en était ainsi, notre ami Stéphane Lafargue ne se serait pas suicidé et bien d’autres drames seraient évités.
Il n’est pas sain ni responsable pour les parents que nous sommes de laisser des "professionnels" prendre des décisions qui correspondent à notre responsabilité parentale, ils seraient capables de considérer "paradoxal" l’intérêt que nous y portons… Si, si, c’est déjà arrivé dans des rapports d’enquêtes psychosociales "professionnelles".
Mais il nous faut aussi répondre à la provocation et démontrer l’abus que constitue ce discours. D’abord le sujet se présente comme une étude de la coparentalité, puis le paradoxe serait de demander aux ’ex’ de s’entendre ou de demander à tous d’adopter les mêmes comportements. Le glissement sémantique est évident, mais sème tout de même le doute.
Bien sûr les enfants demandent à leurs parents de s’entendre et ils le demandent encore quand les parents se séparent. Mais il y a mille et une manière de s’entendre et il n’y a pas plus de "comportements uniforme" dans l’entente que dans la discorde. Heureusement il n’y a pas de "comportement uniforme" non plus chez les professionnels, et certains comme Jürgen Rudolph, Juge de la Famille au Tribunal de Cochem en Allemagne savent "inviter" les parents à s’entendre sans tergiverser sur un éventuel "paradoxe".
Et puis, il y a des gens qui n’ont pas envie de s’entendre avec leur ’ex’, et puis, il y a des juges, des experts, des avocats … qui construisent méthodiquement des situations iniques, par incompétence ou parce qu’il est très professionnel au contraire de maintenir et consolider un marché aussi rentable que la multiplication des conflits familiaux.
Alors ? Benoît Bastard aurait-il raison quelque part, dans les situations les plus conflictuelles ou, avec ou sans l’intervention des professionnels, l’un des ex au moins n’a aucune envie de s’entendre avec l’autre ? Dans ces situations-là, serait il paradoxal de demander aux gens de s’entendre ?
Cette réflexion est curieuse de la part d’un sociologue ; la vie en société n’est-elle pas faite de cohabitations, dans toutes les déclinaisons possibles (sur la route, dans la rue ou dans le métro, au travail …), avec des gens que chacun n’a pas toujours envie de rencontrer. Il y a des règles pour cela : un code de la route, un code du travail un code pénal, un code civil, un code de la chasse …
Il reste "seulement" à définir les règles de la coparentalité de façon que chacun sache ce qu’il peut ou doit faire, ou ne pas faire, sous peine d’encourir les sanctions prévues pour ceux qui ne respectent pas les règles de la vie en société. Les professionnels de la séparation (médiateurs, avocats, juges) interviendront lorsque l’un des parents au moins "aura des difficultés" à accepter ou à s’organiser avec ses règles. Dans les autres cas, l’intervention des professionnels ne sera plus nécessaire.
Nous pouvons supposer qu’une petite majorité des parents sont à peu près intelligents ; ils sauraient suivre ces règles et organiser leur coparentalité avec leur ex en ne rencontrant que des conflits mineurs ne nécessitant pas le recours à des professionnels. Une petite majorité des cas plus difficiles pourrait certainement être résolue avec l’intervention de bons médiateurs … et le nombre de cas soumis aux juges avec l’appui des avocats devrait être réduit dans une très large proportion. Cela ferait certainement l’affaire des professionnels de la médiation dont le champ d’intervention serait élargi, mais le chiffre d’affaire des avocats en prendrait un sérieux coup. Quand aux juges, ce n’est pas du chiffre d’affaire qu’ils perdraient mais un pouvoir exorbitant sur la vie de nombreux enfants et parents !
Evidemment cela signifie une refonte de la loi qui donne des règles équitables (qui soient les mêmes pour tous), claires, et incite au respect mutuel (on peut au moins se respecter, même quand on ne s’apprécie pas). Un tel cadre ne contraint pas les personnes à un comportement uniforme, au contraire, il donne un espace de liberté où chacun peut trouver son mode de vie.
L’élaboration de ces règles demande une réflexion à part entière qui dépasse le cadre de cet article, nous évoquerons pour le moment la Convention entre parents comme base de réflexion.